Ça commence toujours de cette façon. Je me trouve dans une rue du vieux quartier de la mode d'une grande ville. Tout le monde est habillé comme il y a cent ans.
On traverse la rue dans toutes les directions, avec des habits comme ceux que l'on portait il y a cent ans montés sur des porte-habits à roulettes. Il ne semble pas y avoir d'ordre à tout cela, et pourtant je suis porté
par le mouvement de la foule, bousculé de tous les côtés.
Je m'arrête dans un endroit calme, alors que la confusion continue autour de moi, et lorsque je baisse mon regard, j'aperçois un bras séparé du corps, étendu sur le sol.
Un bras sectionné, le bras d'un homme, qui porte encore la manche noire d'une veste soignée, avec une chemise blanche et un bouton de manchette qui dépassent de dessous la manche.
La main est pâle et immobile. A l'autre extrémité de la manche, le sang coule à flots.
Il s'écoule autour du bras comme un tuyau et
se répand dans les fissures entre les pavés. Il semble s'écouler de ce bras plus de sang qu'il n'aurait jamais pu contenir. Le sang commence à remplir la rue, et les passants en sont éclaboussés. Les habits qui se balancent des chariots sont trainés à travers le sang jaillissant, et les bas des jupes et des pantalons en sont trempés. Soudain, le niveau du sang dans la rue a dépassé ma tête, et je sursaute, respire profondément et me réveille. Je suis dans cet avion. Il est encore sur la piste, attendant le décollage. Je venais de m'assoupir, et j'ai fait mon rêve, mon rêve périodique. Des gens montent encore à bord. Je n'ai dormi que quelques instants, et pourtant j'ai fait un rêve entier.
Une femme descend le couloir et s'asseoit à trois sièges de moi. Elle est tout à fait ravissante. Elle n'est pas consciente du désordre des gens qui placent leurs baggages, s'écrasent et se bousculent. Je suis ébahi. Je me sens incapable de m'arrêter de la fixer. Nous sommes encore à la porte, et ce sont mes derniers instants à Paris. J'étais ici il y a dix ans, et je m'étais dit que j'y retournerais chaque année. C'est donc mon voyage annuel à Paris qui se termine, après l'avoir manqué seulement dix fois de suite. Ses lèvres tremblent. Elle rougit, et elle est incapable de retenir ses larmes. Une larme commence à tomber du bout de son nez, de l'autre côté de son visage. La larme reste suspendue quelques instants, reflète la lumière provenant de l'autre côté de l'appareil, et tombe sur ses genoux. Peut-être quitte-t-elle un amant, peut-être y a-t-il eu un deuil dans sa famille,
ou peut-être mille choses dont je ne saurai jamais rien. Elle laisse couler une autre larme. J'ai envie de pleurer. Une douleur surgit dans ma poitrine, remonte le long de mon cou, et se répand dans mes joues et sous mes yeux. J'ai à la fois envie de rire et de pleurer.
Mon voyage a été formidable. Quinze jours de vin, de nourriture et de longues marches à travers la ville en prenant des photos. Trois larmes sont tombées, et elle s'est arrêtée. J'ai envie de me pencher vers elle et de la serrer dans mes bras. Mais un homme d'un certain âge place une boîte de violoncelle
dans un siège, à côté d'elle, et s'asseoit dans le siège à côté de moi. Désormais, à part le golfe d'anonymité
complète, un puits d'ignorance à son sujet, l'impossibilité d'apprendre pourquoi elle était à Paris, pourquoi elle était dans cet avion, et pourquoi elle était si belle, j'avais une montagne d'une boîte de violoncelle et la colline du musicien entre nous.